Programmes de recherche - Histoire du rire moderne (HIRIM)

« L’histoire du rire moderne (19e-21e siècles) : traditions comiques et culture multi-médiale » [HIRIM] (2016-2018)

  

Résumé du projet

Depuis l’entrée dans l’ère médiatique au 19e siècle, le rire sous toutes ses formes est devenu une composante essentielle des sociétés contemporaines, tout en ne cessant de s’adapter aux évolutions techniques et esthétiques de l’art et de la culture, qui touchent la presse, la littérature sérielle, l’image (la caricature), le spectacle vivant, le cinéma, les médias audio-visuels. Parallèlement à la constitution de trois bases de données (bibliographique, documentaire, iconographique), le projet doit aboutir à une histoire trans-séculaire, internationale et multi-médiale de cette « histoire du rire moderne », qui prenne aussi en compte les nombreuses interférences avec l’Histoire, notamment au moment des guerres et des crises politiques. Il mettra l’accent d’une part sur les phénomènes de rémanence et de réemploi des héritages culturels), d’autre part sur les mécanismes d’hybridation et de recyclage culturels – notamment entre ces trois pôles du rire occidental que constituent les traditions anglaise, française et nord-américaine.

Thématiques et objectifs

Thématique

L’époque ouverte par le siècle de la modernité (le 19ème siècle) est le théâtre de deux évolutions majeures : d’une part la constitution de notre actuelle culture multi-médiale commencée avec l’imprimé et l’illustration graphique, continuée par la photographie, le cinéma, les médias audiovisuels et enfin la communication numérique) ; d’autre part, l’élaboration progressive de cet art du rire qui est fait aussi bien de textes (poèmes, fictions, « chroniques ») que d’images, de performances ou des productions les plus diverses.

Ce constat conduit à une interprétation qui doit être placée sous un triple éclairage historique :

  • 1/ l’âge classique avait vu l’émergence d’un espace public littéraire qui, voué à la discussion sérieuse et préparant la voie au débat politique, apparaît comme la matrice de nos démocraties parlementaires. Mais tout se passe comme si, depuis deux siècles, le rire, sous ses multiples formes (ironiques, parodiques, satiriques, farcesques), avait envahi l’espace public et était devenu, dans nos sociétés médiatiques, le mode universel de communication et d’expression.
  • 2/ Cet environnement explique que le rire se retrouve depuis le 19ème siècle impliqué, à des degrés divers et de manière plus ou moins visible, dans la plupart des grandes innovations esthétiques (en art comme en littérature).
  • 3/ Le rire implique la connivence culturelle entre les rieurs et repose toujours sur un processus de régression vers le passé (individuel ou collectif) ; structurellement, le rire impose le recyclage et la réinterprétation des traditions comiques les plus anciennes.


Toute reprise et toute imitation s’accompagnant, peu ou prou, d’un geste parodique, nous faisons donc l’hypothèse que cette culture du rire est l’un des instruments principaux qui permet à nos sociétés, entraînées dans des mutations de plus en plus rapides, brutales et imprévisibles, de se les assimiler par l’action critique de ce rire collectif et par le lien constamment maintenu avec son passé. Bien sûr, cette hypothèse postule que le rire n’est pas une composante accessoire de la culture – comme on le représente encore souvent –, mais un fait anthropologique capital, auquel nos cultures médiatiques modernes donnent une force et une actualité particulières. En effet, dans la mesure où le rire découle par définition de l’acte même de représentation (et de la conscience que le rieur en a, par le décalage entre le réel et son image mentale), tout mécanisme médiatique comporte structurellement une virtualité comique qu’il peut actualiser ou non selon les circonstances, dans une visée satirique, artistique, auto-parodique ou simplement ludique.

Concrètement, le vaste domaine de recherche qui est ainsi circonscrit partira d’une analyse historique (articulant l’histoire des formes et l’histoire des pratiques culturelles) de la littérature du rire et de la caricature au 19e siècle, en relation avec l’émergence de la presse moderne et de la culture médiatique. Il s’attachera à ses transformations dans l’univers du spectacle (le théâtre, mais aussi le music-hall et le cirque), puis à l’ère de la photographie et du cinéma. Il repèrera ses interférences avec la culture sérielle et massifiée de la fin du 19e et du 20e siècle. Il prendra en compte les nouvelles formes de performance humoristique, apparues depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : le spectacle de cabaret, le café-théâtre, la pratique des stand ups, venue des États-Unis. Il s’interrogera sur les ruptures ou, au contraire, les permanences de l’art du rire dans les productions des médias numériques contemporains. Il engagera enfin une réflexion épistémologique et disciplinaire, aussi bien du point de vue littéraire que dans une perspective historiographique.

Le projet, qui repose sur la constitution et sur l’exploitation d’une base de données à la fois bibliographique, documentaire et iconographique sur la presse illustrée des 19e-20e siècles,  s’inscrit donc principalement dans la première thématique (« représentations et usages du passé à toutes les époques »), compte tenu du recyclage culturel qu’implique la culture du rire et qui prend aujourd’hui la forme d’un véritable patrimoine comique en voie de constitution et de légitimation. Mais son rôle central dans l’histoire sociale et politique des nations modernes conduit également à croiser les problématiques indiquées dans la troisième priorité thématique figurant dans l’appel d’offres (« Histoire, patrimoine, mémoire : nouvelles sources, nouvelles pratiques »). Il s’agit en effet non seulement de prolonger des chantiers de recherche sur la presse et sur la caricature pour lesquels les laboratoires engagés  dans le projet ont déjà une expertise reconnue, mais aussi de faire émerger un secteur conjoint de l’histoire sociale, de l’histoire de l’art et de l’histoire littéraire, la « culture du rire », dont la fonction historique et la cohérence artistique n’ont jamais été pensées, avant qu’une actualité récente en rappelle dramatiquement l’importance dans les représentations collectives.

 Objectifs

 Ils sont de trois ordres (pour le détail, voir la section « description des actions ») :

  • 1. Un premier ensemble de travaux portera sur la constitution d’une série de bases de données articulées autour de la presse humoristique ou satirique, de ses producteurs, de ses auteurs et de ses illustrateurs. Ces bases de données rassembleront des informations bibliographiques, documentaires et iconographiques.
Une première base de données complétera les données de celle qui a déjà été constituée autour de la petite presse et qui est disponible sur le site « Médias 19 ». Elle sera complétée en intégrant l’ensemble des productions journalistiques humoristiques du XXe siècle.

Une seconde base de données documentaire offrira un  dépouillement complet d’un certain nombre de titres sélectionnés suivant un principe de représentativité au sein du corpus global. Elle permettra une étude en profondeur des productions textuelles et graphiques présentes dans ces périodiques.

Enfin, une troisième base de données, dont la mise en place sera pilotée par l’équipe HAR en coordination avec la BDIC, s’intéressera à la dimension iconographique de la culture du rire, et rassemblera des informations sur les images (en prenant soin de donner une place aux différentes formes graphiques : caricature, dessins d’humour, récit en images) mais aussi sur leurs illustrateurs.
 
  • 2. a/ Les travaux et les publications sur les grands noms de la caricature française ou, de façon moins monographique, sur la caricature du XIXe siècle, sont déjà abondants. En revanche, il n’existe aucun ouvrage de référence et à vocation scientifique embrassant les grandes mutations esthétiques du langage graphique de la satire (caricature, dessin d’humour, histoires en images) sur la longue durée ni, a fortiori, un travail historique envisageant toutes les facettes de la culture du rire, en régime médiatique : les images, mais aussi les articles et autres textes imprimés (chroniques, saynètes, monologues, blagues et autres formes brèves, poèmes), les performances du théâtre vivant, le cinéma. Publier un tel ouvrage de synthèse est l’objectif que nous nous fixons. Il passera par l’organisation de séminaires pluridisciplinaires pendant les trois années du projet et aboutira à un ouvrage collectif, conçu autour d’une équipe resserrée de contributeurs et à partir d’un cahier des charges scientifique et éditorial à fixer dès la première année.

b/ La dernière année du projet coïncidera avec l’exposition « Rire et violence de l’Histoire (19e-20 siècles) », qui, sur la longue durée, permettra de suivre les relations entre la caricature et les grandes crises de l’Histoire, en mettant l’accent sur les mutations culturelles que ces crises ont révélées ou favorisées. L’exposition se tiendra au Musée des Invalides, sous la responsabilité de la BDIC.

  • 3. Les histoires de la caricature restent majoritairement nationales alors que, grâce aux mécanismes de transferts culturels à vaste échelle que permettent à la fois les supports médiatiques et les images, l’histoire du rire doit s’envisager à l’échelle internationale (notamment à partir des trois pôles que constituent l’Angleterre, la France et, à partir du 20ème siècle, les États-Unis. Cette étape comparatiste prendra appui sur les deux précédentes dès qu’elles auront été largement entamées. Cependant, nous mènerons les premiers travaux exploratoires dès 2016, d’abord en dialogue avec les partenaires étrangers du projet, ensuite en organisant en 2018 un colloque international portant spécifiquement sur cette culture internationale du rire, structurée autour des multiples échanges médiatique et inter-médiatiques, mais dépendant aussi de traditions nationales, politiquement et socialement spécifiques.

 

Du point de vue des études littéraires (l’un de deux socles disciplinaires avec l’histoire de l’art), le projet comporte un enjeu réellement stratégique : constituer un pôle où la littérature serait fermement articulée avec les cultural studies, l’histoire culturelle et la sociologie de la communication – indépendamment même de la problématique du rire. Sur le versant de l’histoire de l’art et parallèlement à la description et à l’interprétation des formes textuelles du rire moderne et de ses prolongements multi-médiaux, le chantier de recherche permettra d’approfondir l’histoire et l’historiographie de la caricature et d’interroger la façon dont le rire a été mobilisé dans la dynamique de l’art contemporain, tantôt pour expérimenter de nouvelles façons de voir et de concevoir l’objet d’art, tantôt pour tourner en dérision les formes d’art traditionnelles ; enfin, on examinera la façon dont, selon les pays et les cultures, les pratiques du rire ont pu être mises en œuvre, notamment dans les conflits, pendant la période coloniale et postcoloniale et dans la guerre froide.

Présentation des partenaires

L’orientation pluridisciplinaire de ce projet, qui touche à la fois aux études littéraires, à l’histoire de l’art et des images, à l’histoire de la presse et des productions médiatiques et à l’histoire politique, reflète la complémentarité de ses partenaires : pour les laboratoires de recherche, le Centre des sciences de la littérature française de l’université Université Paris Nanterre (CSLF, EA 1586), l’équipe Histoire des arts et des représentations de l’université Université Paris Nanterre (HAR, EA 4414), le laboratoire Littérature, Histoires, Esthétique de l’université Paris 8 (EA 7322) ; le laboratoire Paragraphe de l’université Paris 8 (EA 349) ; pour les autres organismes,  la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), la Bibliothèque nationale de France et l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) notamment à travers son domaine « Pratiques de l’histoire de l’art » conduit par Frédérique Desbuissons, dont un projet actuel porte sur la satire visuelle. Sur le plan international, l’université Frédéric II de Naples et l’université Laval de Québec, qui a construit le site Médias 19 sont aussi parties prenantes du projet, de même que les partenaires internationaux du HAR (université d’Eichstätt, chaire de recherche du département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’université de Montréal, université de Florence). Enfin, en dehors du périmètre de l’université Paris Lumières, l’équipe Pléiade de l’université Paris 13, engagée dans une réflexion sr le3 rgconfigurations socioculturelles et historiques de l’imprimé, est une partenaire de notre recherche ; enfin, le laboratoire RIRRA 21 (dir. Marie-Ève Thérenty) de l’université Montpellier, impliquée depuis longtemps dans l’histoire de la presse des 19ème-20ème siècles au niveau national et international, est aussi activement associée au projet.

Le projet vient en effet dans le prolongement logique d’une démarche scientifique engagée autour de l’histoire de la presse depuis plus de quinze ans par Alain Vaillant, aujourd’hui dans l’équipe PHisTeM (Poétique Historique des Textes modernes), composante du CSLF de l’université Université Paris Nanterre. Cette recherche collective a abouti notamment à deux réalisations: La Civilisation du journal (2010), ouvrage ayant rassemblé plus de soixante auteurs français et étrangers, littéraires et historiens, sous la direction de Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant ; l’ANR franco-québécoise « Médias 19 » (2011-2014), dont le CSLF fut l’un des trois partenaires français et qui vient notamment d’aboutir, sous la responsabilité scientifique d’Alain Vaillant et de Jean-Didier Wagneur (coordinateur scientifique de Gallica, à la BnF), à la création d’une base bibliographique de la petite presse (1830-1880). Plus généralement, ce travail s’intègre à une démarche globale de réexamen et de réévalution de la culture du rire, qui est l’un des axes du PHisTeM au CSLF, et qui a déjà donné lieu à de nombreux ouvrages individuels et collectifs (notamment deux livres aux Presses universitaires de Université Paris Nanterre : Esthétique du rire [2012] et Le Rire moderne [2013]).

Le projet s'inscrit en outre dans l'un des axes transversaux de recherche, "modernités", de l'équipe d'accueil Histoire de l'art et représentation EA 4414, et rejoint la problématique de l'intermédialité qui y est abordée à travers les arts visuels, les arts de la scène, le cinéma et l’esthétique. Outre l’équipe cinéma (à travers Marguerite Chabrol), deux sous-équipes d'histoire de l'art (H-MOD principalement, et H-CONT) sont particulièrement concernées, à travers les recherches de leurs membres sur les cultures visuelles et leurs rapports avec les arts : en particulier, celles d'Annette Becker (IUF, responsable de l'équipe H-CONT du HAR) sur le Grande Guerre et de Fabrice Flahutez sur les lettristes, de Christian Joschke (équipe H-MOD) sur l'illustration photographique et sa dimension satirique dans les années vingt et trente, de Ségolène Le Men (IUF, directrice actuelle du laboratoire et co-responsable d'H-MOD sur l'histoire de l'illustration des affiches et des caricatures, et sur celle du rapport entre texte et image, comme en témoignent Daumier et la caricature (Citadelles & Mazenod, 2008), l'ouvrage L'art de la caricature (Presses universitaires de Université Paris Nanterre, 2011), issu du colloque du HAR organisé en partenariat avec l'université de Montréal, ou encore le programme de recherche en cours porté par le HAR au sein du Labex « Les passés dans le présent » Images dialectiques, musées imaginaires, musées virtuels. qui aborde l'histoire des salons caricaturaux.

Enfin, la BDIC est engagée dans la réflexion au titre de ses importantes collections de caricatures et dessins de presse (tous supports confondus : œuvres originales, presse, caricatures, tracts) ; son apport est décisif pour l’extension de l’étude historique vers le 20e siècle et le très contemporain.

Mis à jour le 18 novembre 2016